démarche artistique

“ Rien ne se passe dans la nature qui ne soit en relation avec le Tout.”

  –– Johann Wolfgang Von Goethe
 
“Je dis que si quelqu’un médite au monde, c’est la Plante. ”
                                               
  –– Paul Valéry, Dialogue de l’arbre. 
 

 

D’aussi loin que je me souvienne,  j’ai  toujours eu une attirance viscérale pour la nature et le règne végétal qui sont, pour moi,  sources  de curiosité, de joie, d’émerveillement et d’enseignements divers. Comme beaucoup d’êtres humains, je me sens bien quand je suis entourée de verdure. Je prends grand plaisir à côtoyer la solitude des plantes qui sont devenues, au fils des ans, à la fois la matière première et mon sujet de prédilection dans le développement de mon parcours de création.

Fréquenter les plantes me permet d’apprivoiser un sentiment d’unité fondamentale et de mieux cerner la notion de non-dualité qui offrirait à l’homme la possibilité de réaliser sa vraie nature par la compréhension intime qu’il ne fait qu’un avec le Grand tout.

L’observation et la contemplation des plantes nourrissent à la fois mon corps, mon esprit et mon âme et me permettent de mettre en relation ma propre dimension sacrée avec celle de la nature.

 

 

Ma recherche formelle s’articule simultanément autour de l’estampe, de la méthode du cyanotype et de la céramique. Je travaille le plus souvent d’une manière sérielle. Le travail d’herborisation me plaît.  La préparation des matrices pour la technique de collagraphie s’apparente à la fabrication de feuilles d’herbier en botanique. Cela implique une cueillette sur le terrain et un processus de séchage et de réduction, à deux dimensions, pour fabriquer les matrices qui servent ensuite à l’impression des estampes.

D’une façon très pragmatique, j’étudie et je cultive les plantes médicinales en dilettante. Je les récolte et les transforme pour me soigner et soigner ma famille. Cela m’a amené à parfois inclure dans mes installations des matériaux, des techniques, des procédés et des savoir-faire  spécifiques à l’herboristerie pour la préparation de teintures-mères, de pots-pourris, de coussins sédatifs et d’amulettes de protection.

Je suis choyée d’avoir accès à une profusion et une diversité de formes éphémères et parfaites de la flore de mon patelin en Montérégie, au Québec, et de celles qui me tombent sous la main quand je change de “paysage intérieur”. Cette belle image, nommée par Pierre Dansereau, parle d’une réflexion sur les valeurs qui animent nos interactions avec le milieu naturel, et nos perceptions de celui-ci.

Je suis tout particulièrement fascinée par la croissance des plantes adventices, ces plantes sauvages et rebelles qui forment des poches de résistance à la volonté de contrôle de l’homme.

La nature, je la porte en moi. Et je suis en elle. Vivre en harmonie avec la nature doit d’abord s’entendre dans le sens d’apprendre à  connaître son corps,  avec ses possibilités et ses limites, de vivre son corps. Il s’agit de retrouver la conscience du corps et de prendre conscience de son souffle, de l’inspire (le commencement) et de l’expire (la fin). Aussi, il s’agit de se lier à sa propre intuition, de se familiariser avec les grands pouvoirs sauvages de la psyché féminine et  de nourrir son tüz—le feu de l’âme.

Par leur mode d’existence infiniment original, leur “radicale altérité”, leur ingéniosité et leur constante métamorphose, les plantes sont de dignes représentantes du vivant.  
Ainsi, être attentive à la vie des plantes me permet d’observer les cycles de vie et de mort, de voir comment ils s’articulent, comment ils forment un organisme unique.  Quand je côtoie les plantes, je profite d’une expérience fluide et vivante  ainsi que des niveaux poétiques infiniment riches et profonds qui suintent des tissus et des pores de leurs peaux.

La plante occupe deux milieux à la fois : l’aérien et le souterrain, le visible et l’invisible et elle baigne simultanément dans la lumière et l’ombre, ce qui contribue à sa richessemétaphorique et à son caractère énigmatique. De par son apparente immobilité, elle évolue dans un espace-temps très différent du nôtre.Les trois différents langages du végétal, l’aspect physique, le potentiel symbolique et les aspects subtils, m’interpellent au plus haut point.

Pour comprendre la plante vivante, Goethe invitait le botaniste à ne pas en rester aux formes fixes mais à recréer intérieurement leur développement. Il expose le principe de la 
métamorphose : “ un organe visible-invisible, unique et toujours changeant, passe de la graine à la feuille, au sépale, au pétale, au carpelle, au fruit, et puis de nouveau à la graine… La croissance est une suite rythmique d’expansions et de contractions. Derrière cette respiration se cache l’archétype végétal,  la “ plante primordiale ”, qui vit dans toutes les plantes, la « Uhrpflanze », toujours identique, se manifestant de façon différenciée dans les plantes les plus diverses.” 

Dans mes travaux, je chemine pour saisir cette plante primordiale, cet archétype. Grâce à la richesse analogique de certaines images, la terre et la mer se rejoignent dans une iconographie hybride. Je métisse les notions d’indigène et d’exotique, j’introduis la corrélation entre le microcosme et le macrocosme et je découvre des correspondances inattendues.

 

Je veux considérer toutes les possibilités exubérantes de cette relation complexe, fragile et poétique avec l’admirable condition végétale qui nous entoure.  Je veux rendre hommage, partager un sentiment de  gratitude, de révérence et d’enchantement pour les formes et les processus de croissance des végétaux.